Extrait : ANTOINE et ANIA

le 20 juin 2009 par admin

Sous le soleil de Djemila, la Belle, au détour d’un virage de montagne, un maquis de lentisques, de myrtes, de bruyères et d’arbousiers embaument l’air des hauteurs d’un parfum suave. Une jeune musulmane, les cheveux couleur de miel, vient de faire découvrir à un jeune chrétien, normalien de la Bouzarea, la beauté exceptionnelle de l’ancienne cité romaine de Cuicul datant du règne de l’empereur Caracalla. Le site est proche de Bgaïet, comme de son miroir bleu que les Français nomment Méditerranée par où sont arrivés les envahisseurs. Ici la mer est cachée par une montagne magnifique peuplée seulement de chênes-lièges et de quelques tribus de singes magots. Calme et sérénité se dégagent de ce merveilleux endroit. Seul un vent strident vient tourbillonner au milieu des colonnades, comme pour annoncer le réveil de quelques fantômes échappés du temps après une si longue léthargie. Blottie dans les bras d’Antoine, Ania aime passer ses mains dans les cheveux blonds de son amant que les rayons d’un soleil couchant font penser aux blés légèrement dorés. Elle sait que ses montagnes berbères ont vu naître le plus vieil évêque d’Afrique, Saint Augustin de Thagaste, bien avant l’islam et l’arrivée des Français.
Soudain, elle éclate en sanglots. La pensée d’un amour interdit lui vient-elle à l’esprit ? Cet accès d’humeur n’est pas pour déplaire à Antoine. Le Français originaire de Boufarik l’attribue à une amertume passagère typiquement féminine. Il en profite pour poser un baiser sur les lèvres charnues de sa princesse amazighe, là où coulent des larmes salées, le khol de ses yeux noisette devenus papillons noirs d’un jour et le henné de son masque de tragédienne. Le jeune homme savoure l’instant présent. Son corps se tend déjà.  » Je t’aime « . Mais Ania doit craindre l’opposition de leurs familles à une union hors des religions respectives. Elle porte fièrement son collier d’argent aux pierres rouges serties luisant sous les rayons du soleil devenus couleur de sang, Antoine l’avait acheté un jour chez les juifs de la rue Juba à Alger, c’était pour elle son premier cadeau. Elle, joue dans cet amphithéâtre antique un rôle d’une tragédie grecque.
Ania regarde son amant, ce bâtard, fruit des amours illégitimes d’une fille de colon français et d’un militaire, encore des occupants. Après tout, certains Dieux grecs étaient bien des bâtards, enfants illégitimes eux aussi d’amours interdits entre des dieux et des animaux. Ania, la fière kabyle entourée de bijoux est chez elle, dans ce lieu hautement symbolique d’un pays dont l’exil, l’émigration ont toujours fait partie du quotidien. Elle lui demande :  » Que sont venus faire ici tes ancêtres sur nos terres ? Ils nous ont saisi nos instruments de labour et nos ustensiles ménagers…
- Je t’aime…
- Moi aussi, mon cœur. Mais toi, tu viens de la Mitidja, une terre fertile…
- Mes ancêtres l’ont défrichée à la sueur de leur front et sont morts de la fièvre des marais.
- Oui, mais ils nous ont obligés à vivre sur nos terres incultes, pendant que toi tu te regorgeais du raisin de la Mitidja…
- Est-ce ma faute ? Mes ancêtres vous ont pourtant apporté l’éducation dans beaucoup d’écoles de vos montagnes…
- C’est vrai, je t’aime, mon cœur, mon petit fransaoui ! « 
N’est-ce pas elle, la musulmane, qui dans un instant de ses mains couvertes de bagues en argent et un tour de rein va libérer ce jeune chrétien de ses interdits en le renversant dans les herbes sèches, pour le conduire vers le paradis ?

(in Le destin d’Antoine fils de colon français en Algérie au XIX° siècle, Editions PRNG (Prince Negue) )

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